Le Canada francophone

Des immigrants venus de France sont les premiers Européens à s’établir de façon permanente sur le territoire actuel du Canada. Les Français pratiquent la pêche à la morue dans les eaux poissonneuses de Terre-Neuve et la traite des fourrures dans le golfe et la vallée du Saint-Laurent avec les Autochtones, ce qui facilite l’établissement de colons dans ces régions. Rapidement, les descendants français se nomment Acadiens et Canadiens pour se distinguer des Français de France. Les premiers habitent les provinces maritimes. Les seconds s’établissent dans la vallée du Saint-Laurent, mais rapidement, ils essaiment en petits groupes dans la région des Grands Lacs, dans les Prairies et tout le long de la vallée du Mississippi jusqu’au golfe du Mexique. En 1763, ces colonies françaises passent aux mains des Britanniques.

Au cours des deux siècles suivants, les communautés francophones réparties sur tout le territoire canadien vont préserver leur héritage et leur identité francophones, souvent dans des conditions difficiles. Dans la seconde moitié du 20e siècle, elles font des gains importants, de sorte qu’elles bénéficient aujourd’hui de conditions favorables, dans un pays où la culture et la langue françaises sont désormais perçues comme une richesse.

Selon le recensement de 2016 de Statistique Canada, plus de sept millions de personnes de langue maternelle française vivent au Canada (21,4 % de la population). Elles sont réparties dans toutes les régions, mais concentrées au Québec où elles sont plus de six millions et forment la majorité de la population de cette province (79,1 %). Ces descendants des pionniers français sont considérés comme l’un des « peuples fondateurs » du Canada avec les Autochtones et les Britanniques. Leur langue – le français – est d’ailleurs l’une des deux langues officielles du pays.

Aux origines françaises du Canada

Les premiers immigrants français fondent des établissements permanents dans la province actuelle de la Nouvelle-Écosse en 1604, puis sur le territoire actuel du Québec en 1608. Rapidement, leurs descendants se distinguent des Français de France qui continuent d’immigrer dans ces régions, car des différences culturelles et sociales apparaissent au contact des Autochtones avec qui ils entretiennent des relations régulières et parce qu’ils fréquentent les vastes espaces du continent nord-américain, dont le climat et la géographie sont différents de ceux de la France. Ces descendants acadiens et canadiens développent ainsi une culture différente de celle des régions de France d’où ils proviennent.

Les Acadiens pratiquent la pêche, le commerce maritime et le commerce des fourrures avec les Micmacs, les Malécites et les Abénaquis. Ils exploitent surtout les terres fertiles qu’ils conquièrent sur la baie Française, l’actuelle baie de Fundy, par une technique unique de drainage des terres à l’aide de digues et d’aboiteaux. Ces travaux d’envergure façonnent leur organisation sociale, car les digues sont érigées en commun et les prés qui sont ainsi gagnés sur la mer sont partagés et gérés de manière communautaire.

Les Canadiens de la vallée du Saint-Laurent sont plus mobiles. Leurs principaux établissements sont concentrés dans la vallée du Saint-Laurent, entre Québec et Montréal, mais la pratique de la traite des fourrures à grande échelle les pousse à explorer de vastes territoires. Ils le font en multipliant les alliances avec de nombreux peuples autochtones : Montagnais, Algonquins, Abénaquis, Hurons, Outaouais, Saulteux, Potouéatamis, et bien d’autres, selon les appellations que leur donnent les Français à l’époque. Au fil des générations, cette activité les amènera à circuler à travers plus de la moitié du continent nord-américain. Les Canadiens sont également à l’origine de nombreuses familles métisses, car plusieurs d’entre eux vivent en territoire autochtone et se marient à la manière du pays avec les femmes autochtones.

Les alliances avec les Premières Nations

Malgré des rivalités occasionnelles, les alliances que nouent les Acadiens et les Canadiens avec les Premières Nations sont l’une des forces des peuples français d’Amérique du Nord, qui sont beaucoup moins nombreux que les populations britanniques établies tout le long de la côte américaine, entre le Massachusetts et la Géorgie. Ces relations de partenariat qui s’étendront sur plus d’un siècle et demi caractérisent la présence française sur le continent, par rapport aux Britanniques et aux Espagnols qui, plus préoccupés par l’occupation et l’exploitation des terres, nouent des relations moins étroites avec les Autochtones, voire franchement plus conflictuelles.

Le Régime britannique

Les rivalités entre Français et Britanniques pour la maîtrise du continent nord-américain s’amplifient pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) et se soldent par la conquête britannique de l’Amérique française. À partir de 1755, l’Acadie, qui est déjà sous autorité anglaise depuis 1713, mais qui est demeurée française, est le théâtre d’un drame collectif. Pour éliminer toute résistance, les Britanniques déportent plus de 11 000 Acadiens, sur une population totale d’environ 14 000 personnes. Puis, de 1758 à 1760, les Britanniques conquièrent toute la Nouvelle-France où vivent plus de 55 000 Canadiens. Ces deux événements mettent fin pour longtemps aux relations des francophones de la Nouvelle-France (incluant la région acadienne) avec la mère patrie. Ils vivront désormais en territoire britannique sous l’autorité du Royaume-Uni, qui possède dorénavant, avec ses 13 colonies de la côte Atlantique, une suprématie sur l’ensemble du continent nord-américain.

En Acadie, les Britanniques accaparent immédiatement les terres fertiles que les Acadiens ont gagnées sur la mer grâce à leur système d’aboiteau. Comme les Britanniques ont besoin d’eux pour maintenir le bon fonctionnement de ce système unique, et qu’ils ne craignent plus le faible contingent d’Acadiens qui est demeuré sur place ou qui revient d’exil, les Acadiens sont de nouveau autorisés à s’établir dans les provinces maritimes en 1764, mais par petits groupes dispersés. Quant aux Canadiens, restés très majoritaires dans la vallée du Saint-Laurent, les Britanniques les autorisent rapidement à utiliser la langue française et à pratiquer la religion catholique pour conserver la paix dans la nouvelle colonie.

Les lendemains de la Conquête britannique ne sont pas dramatiques pour les Canadiens, bien moins que pour les Acadiens, en raison de leur grand nombre et du vaste territoire qu’ils occupent. Les Britanniques font donc des concessions aux Canadiens pour faciliter la transition au nouveau régime politique et économique mis en place. Cependant, à long terme, ils n’abandonnent pas l’idée d’assimiler ces deux populations francophones catholiques à la langue anglaise et à la religion protestante. Devant cette menace, les deux communautés (les Canadiens et les Acadiens) se serrent les coudes.

Les Acadiens dispersés et réduits en nombre se réorganisent lentement. Répartis dans les colonies de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard, qui se peuplent rapidement de Britanniques, ils mettront du temps à retrouver un élan salutaire qui leur procurera une certaine prospérité, à compter des années 1880. Pendant ce temps, les Canadiens de la colonie du Bas-Canada (le Québec d’aujourd’hui), que l’on appelle désormais des Canadiens français pour les distinguer des anglophones qui habitent cette colonie et celle du Haut-Canada (l’Ontario actuel), ont l’avantage d’être demeurés sur leurs terres et d’avoir conservé une partie de leurs biens. En raison de leur nombre, ils sont en mesure d’exercer des pressions sur le pouvoir politique afin de conserver une plus grande cohésion sociale et de maintenir le fonctionnement de certaines de leurs institutions, comme les écoles françaises, dont sont largement dépourvus les Acadiens. Cependant, les élites urbaines anglophones dominent rapidement la vie économique, sociale et politique de ces nouvelles colonies et les Canadiens français et les Acadiens se trouvent en situation d’infériorité et de pauvreté.

L’affirmation des communautés francophones

L’amélioration des perspectives d’avenir des Canadiens français survient dans les années 1840 et 1850, après une crise démographique, économique et politique qui culmine lors des Rébellions des patriotes, en 1837 et 1838. Ce soulèvement armé de patriotes canadiens-français, facilement réprimé par les troupes britanniques, provoque un rapide développement de l’Église catholique qui prend en charge la société canadienne-française. Cette institution devient en peu de temps un puissant moteur de développement et d’émancipation des Canadiens français, puis des Acadiens. À partir du milieu du 19e siècle, l’Église développe l’éducation, les soins de santé, le patrimoine et l’identité des catholiques francophones. De concert avec la société laïque, elle promeut vigoureusement la « civilisation canadienne-française », comme on disait à l’époque.

L’Église catholique accompagnera les populations francophones qui se déplacent vers l’ouest, pour travailler à la traite des fourrures, à l’exploitation forestière et à l’agriculture. Partout, elle veillera sur les bonnes mœurs de ses fidèles, canadiens-français et métis, et stimulera leur attachement à la langue française. Le clergé anime les communautés, il les organise, les encadre et leur procure une force institutionnelle qu’elles ne pourraient avoir autrement, dans les provinces actuelles de l’Ontario, du Manitoba, de la Saskatchewan, de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, voire des Territoires du Nord-Ouest.

Une autre étape importante dans la préservation de la culture canadienne-française survient lors de la création de la Confédération canadienne en 1867, qui reconnaît aux provinces des pouvoirs législatifs en matière d’éducation, de santé, de culture et de ressource naturelles, tout en les réunissant sous l’autorité d’un gouvernement fédéral. Dans la province de Québec, les francophones deviennent pour la première fois majoritaires dans un Parlement démocratique doté de pouvoirs exécutifs et législatifs. Avec le temps, ces pouvoirs leur seront très bénéfiques. La situation est moins favorable pour les communautés francophones en situation minoritaire, dans les autres provinces canadiennes. Elles doivent compter sur l’Église qui s’organise, se structure, se fortifie et devient un quasi-État dans l’État. Celle-ci peut donc compenser en partie l’absence de réels pouvoirs politiques, en s’alliant à des organismes communautaires laïcs comme la Société Saint-Jean-Baptiste ou la Société L’Assomption en Acadie.

Dans les Prairies canadiennes, l’Église favorise aussi la colonisation des nouveaux territoires qu’acquiert le Canada par le recrutement de francophones au Québec et, dans une moindre mesure, en France, en Belgique, en Suisse et parmi les Canadiens français qui ont émigré aux États-Unis pour travailler dans les manufactures. Elle convainc certains d’entre eux de revenir pratiquer l’agriculture au Canada. Ces francophones se regroupent en petites communautés, parmi les milliers d’immigrants de diverses nationalités qui peuplent les Prairies, surtout de 1890 à 1930.

Le tournant des années 1960

À partir des années 1960, le Québec se laïcise radicalement. Le gouvernement du Québec remplace l’Église et prend en main le développement de la société québécoise, majoritairement francophone, par le biais d’une administration publique forte et polyvalente qui propulse à l’avant-plan la culture, la langue, l’économie et les valeurs des francophones. Au Nouveau-Brunswick, l’importante minorité acadienne, qui représente le tiers de la population provinciale, bénéficie d’un élan semblable lorsqu’un premier ministre acadien prend le pouvoir, amorçant une transformation durable dans le rapport entre les Acadiens et les anglophones de la province. Ailleurs au Canada, un réveil identitaire et communautaire semblable se manifeste quelques années plus tard.

Dans les années 1970, un mouvement nationaliste prend de l’ampleur au Québec. Des intellectuels et des politiciens proposent de rapatrier tous les pouvoirs au Québec en fondant un pays indépendant afin de mieux servir les intérêts des francophones, qui sont majoritaires dans ce territoire. Ce projet ne se matérialise pas, mais cause bien des remous à travers le Canada, tant chez les anglophones que chez les francophones. Ces derniers vont réagir en redéfinissant leur identité, passant de Canadiens français à Franco-Ontariens, Franco-Manitobains ou Fransaskois. Ils chercheront également à acquérir davantage de pouvoir et d’autonomie, au cas où les Québécois quitteraient le navire canadien. Ces bouleversements politiques poussent ces communautés à créer des organismes communautaires représentatifs qui répondent à leurs besoins spécifiques et à développer des projets et des stratégies pour assurer leur avenir.

Le Canada francophone contemporain

Sous les Régimes français, puis anglais, et après la création de la Confédération canadienne en 1867, les francophones se sont établis partout sur le territoire canadien. Ils ont occupé et occupent toujours des emplois dans tous les secteurs : agriculture, exploitation forestière et minière, pêcheries, transports, commerce et industrie, services, enseignement, recherche et création. Ils contribuent largement à la vie politique en élisant des députés aux gouvernements de leurs provinces et au gouvernement fédéral, en plus de participer activement à la scène artistique dans toutes les disciplines. Les francophones font partie des forces vives de la société canadienne.

Dans la mer anglophone et hispanophone du continent nord-américain, c’est toujours un défi de faire rayonner la langue et la culture françaises. Au Canada, où l’on compte le plus grand nombre de francophones et où leurs réalisations contemporaines et leur héritage historique sont marquants, ils relèvent ce défi dans toutes les provinces en préservant et en développant leur patrimoine culturel avec fierté, dans le respect de la majorité anglophone et des autres communautés ethnolinguistiques qui enrichissent le Canada.

Fort de son poids démographique francophone au niveau provincial, le Québec poursuit ses efforts de protection et de promotion de la langue et de la culture françaises. Depuis les années 1980, grâce à la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la Constitution canadienne, les communautés francophones en milieu minoritaire ont réussi à faire reconnaître leurs droits linguistiques et leurs droits à l’éducation en français, qui s’est développée partout. Des écoles d’immersion française accueillent des dizaines de milliers d’élèves et contribuent à établir des ponts entre la majorité anglophone et les minorités francophones. La connaissance de la langue française progresse au pays. La vitalité culturelle des Québécois, des Acadiens et des autres francophones canadiens n’a jamais été aussi grande. Une plus grande reconnaissance de la langue française contribue à des rapports plus harmonieux entre les communautés francophones et anglophones et encourage la venue d’immigrants francophones au Canada. L’immigration francophone de l’Europe, de l’Afrique et des Antilles participe à la consolidation et au renouvellement des communautés traditionnelles.

Des efforts constants sont néanmoins nécessaires pour assurer l’avenir de la francophonie canadienne. Dans certaines régions, le taux d’assimilation à la communauté anglophone est élevé. Le déclin démographique de plusieurs communautés est préoccupant. L’immigration francophone internationale, qui compense en partie un faible taux de natalité dans les communautés francophones, pose en même temps un défi d’intégration. Enfin, les médias numériques, principalement anglophones, qui révolutionnent les communications et balaient la planète, représentent un autre enjeu de taille pour la francophonie canadienne. Les communautés francophones du Canada se trouvent au cœur des transformations rapides qui secouent le monde contemporain et exigent d’elles des adaptations constantes.

Venez découvrir ces communautés francophones diversifiées, dynamiques et accueillantes. Elles vous surprendront !